C'est un Shawn très courtois et presque souriant qui nous emmène, accompagné de sa charmante épouse sur la terrasse d'un restaurant situé au coeur de la ville, au coin des deux rues qui constituent le seul point relativement animé de Des Moines. Le Clown est détendu, plein de bonne volontée ; il nous le dira lui même, on a de la chance car il est chez lui, donc de bonne humeur. Si notre conversation s'apparente souvent plus à une suite de bravades et de provocations qu'à un échange d'informations objectives, on s'aperçoit vite que derrière l'esbroufe se cache un discours étonnamment modéré.
Vous avez créé de nouveaux masques pour le nouvel album, peux-tu m'en parler ?
Shawn Crahan : J'ai travaillé avec un spécialiste des masques à Hollywood qui est lui même une rock star japonaise. J'ai conçu les masques en prenant compte de la personnalité et des désirs de chacun. Certains n'ont que très peu changé, ils sont mieux adaptés à nos visages, mais retiennent toujours autant la chaleur. On est pas comme ces groupes de petites lopettes.
Vous n'avez jamais penser à laisser tomber tout le concept du groupe masqué ?
S. C. Aussi longtemps que je jouerais dans Slipknot, je porterais un masque. Le jour où on fera ce que les gens attendent de nous, ça fera belle lurette que j'aurais quitté le music-business. On va faire 2, 3, 4 albums tout au plus et au revoir. Je le sais parce que je vois tous les groupes que j'admire, et ils sont à chier. Ils commencent à gagner du fric et ils deviennent nuls à chier. Je ne veux pas m'asseoir avec toi dans cinq ans pour que tu me dises combien on pue parce que je saurais que tu as raison et j'aurais envie de te démolir le portrait, tu vois ce que je veux dire ?
Oui, oui... Mais vous n'avez pas l'impression qu'à cause des masques les gens portent leur attention sur votre apparence plutôt que sur votre musique ?
S. C. Essaye un peu de mettre un masque et de jouer ce qu'on joue sur scène, tu ne pourras pas. Personne ne peut. Ça sonne prétentieux, mais c'est la vérité. Ils parlent des masques ? Tant mieux, c'est que ça marche. Et au moins, ils ne se concentre pas sur moi, ce qui était l'idée de départ. Écris dans ton article que j'ai quitté le groupe, je m'en fous ! Les gens qui nous critiquent représentent une part infime d'idiots. Qu'ils aillent se faire foutre, nous on est 100% vrais, notre musique est sérieuse, et j'en suis fier.
Vous avez dit que le nouvel album serait plus lourd, plus intense...
S. C. Il l'est. Il est plus violent, plus agressif, plus concentré. C'est la fin du monde mon pote. Nous sommes là pour te faire savoir que tout est fini, tu vas tout voir s'écrouler.
C'est votre message ?
S. C. Je ne peux pas parler pour les autres, c'est au Clown que tu t'adresses. Mon message serait : « Écoute bien Corey ». Il en fait sur cet album, pour nous comprendre, il faut accorder beaucoup d'attention à ce que chante Corey.
Il y a une véritable alchimie entre vous ?
S. C. Corey et moi sommes comme des frères, dans le ggroupe je suis plus proche de Sid (Wilson DJ #0) et Corey. On a les mêmes idées sur ce que devrait être Slipknot. J'en ai rien à battre du métal, du music business, de ton magazine, du gouvernement. Je suis là pour défendre toute une génération de kids dont les parents sont divorcés, qui sont gays ou lesbiennes et qui ne le comprennent pas, qui tombent amoureux trop tôt et se retrouvent enceinte trop tôt. Je représente ce monde qui devient trop rapide pour lui même, trop efficace, trop petit, trop tranquille. Nous sommes en train de nous détruire avec ça, mais c'est pas grave, la fin est proche.
On dirait un discours de prophète...
S. C. Si j'étais quelque chose, je serais plutôt un martyre. Je dois mon droit à la parole aux gamins. Ils gagnent de l'argent pour acheter mon album, venir à mon concert et il me donne le droit de monter sur scène et de dire ce que j'ai à dire. Ce qui m'exaspère dans la presse, c'est que personne ne veut croire quand on dit qu'on joue pour nos fans. Ouvre les yeux mecs, c'est comme ça que ça se passe : s'il ne payaient pas pour venir nous voir jouer, je serais pas là en train de te parler. Sans eux je suis rien, c'est pas compliqué.
Vous êtes un groupe de neuf personnes. Comment faites-vous pour gérer tout ça, pour rester unis ?
S. C. C'est une bonne question. Toute notre carrière est basée sur le malaise. Si on ne se dispute pas sans arrêt au sujet des choses les plus insignifiantes, on est pas bons. On est constamment brusqués, stressés, poussés dans des directions où ne veut pas aller, et à cause de ce chaos, on est en lutte permanente.
Mais vous parvenez à maintenir un équilibre...
S. C. On a pas le choix, on est le groupe élu, le meilleur groupe de toute la Terre. Actuellement, tu peux pas trouver un seul groupe qui soit meilleur que Slipknot. Tous ces petits groupes de métal merdiques avec qui ont joue, ce sont tous des pleurnicheurs, des bébés, de tels clichés ça me rend malade. Au final, le music business leur feront savoir quand ils seront finis. Moi je ferais savoir au music-business quand Slipknot sera fini. J'ai jamais eu besoin de toi, j'ai juste besoin des fans. Pour le premier album, on était une bande de gamins déchaînés ; maintenant, on est des adultes près à tuer. J'en ai marre des conneries. Si tu dis pas la vérité, je te parles pas. Je sais, je laisserais personne ruiner ma carrière avec des conneries. Je me souviens de ce que je dis, et si tu dis pas la vérité, si tu dis ce que ton patron veut que tu dises, je ne voudrait rien à faire avec toi. J'emmerde tes patrons. Cette époque est révolue mec, il faut que ça change, sinon tout est fini.
Que se passerait-il si un membre du groupe en avait marre et partait ?
S. C. Quand on se dispute et qu'on travaille, c'est pour l'art. Tout le monde en a marre, mais tout le monde adore ça, y a un équilibre parfait. On va rester ensembles un bout de temps, c'est la plus belle carrière du monde te la plus merdique en même temps. Ce qui arriverait si un mec partait, ça dépend quel mec (sourire) et quand je vois ces groupes de trois ou quatres mecs qui n'arrivent pas à s'entendre, ça me fais bien rire. Ce que je déteste avant tout, ce sont les clichés. Je ne serais pas un maillon de plus dans le music-business, dès que j'en aurais ma claque, tu n'entendras plus jamais parler de moi.
Et tourner, ça fait partie des choses positives ou négatives ?
S.C. : C'est chiant. C'est la chose la plus difficile du monde. Jai une femme et trois gosses ; c'est insupportable de se réveiller à Paris ou ailleurs sans ton âme soeur à tes côtés. Quelqueun mea dit il y a très longtemps : « Être en tournée, ceest 23 heures deenfer et une heure de pur paradis. » Ceest complètement vrai. Mais ça en vaut la peine. Je ne vois pas ma femme, mais jeai la chance de pouvoir parler pour une génération. Ça me fait peur quand je pense à ce que je vais pouvoir faire après Slipknot. Ceest tellement intense que je suis en train de devenir taré, je te jure. Moi je viens de là (il fait un geste englobant la ville - ndr) : petit, tranquille, chacun fait son truc dans son coin . Et là je me retrouve à parcourir la planète comme un fou.
Vous avez toujours eu des paroles amicales pour les fans français….
S.C. : Je me souviens de notre concert à Paris (en décembre 1999 ) comme si ceétait hier. Ceétait incroyable, jeai sauté dans la foule trois fois. Une expérience géniale. Les kids en Espagne sont complètement déjantés aussi ; on a joué à Barcelone et à Madrid, ils étaient fous. En revanche, à Amsterdam, ils sont tous défoncés, donc ils réagissent moins. C'est pas une blague : jey suis retourné une deuxième fois et c'était pareil !
Après avoir connu toutes ces expériences, que penses-tu de Des Moines ?
S.C. : J'aimerai toujours cette ville. Mais je ne supporte plus ses hivers. Il fait si froid que le vent te tuera. Je vieillis, mec, je veux pouvoir m'asseoir au soleil. Mais j'adorerai toujours Des Moines, son état d’esprit. Je joue dans le plus grand groupe de metal du monde et je viens de Des Moines. Sans commentaire. On est authentiques, on vient pas de L.A., on s'en fout de la hype, de la presse, etc. Je m'en fous de toi et de ton magazine, je ne veux plus jamais te revoir, mec. Pourquoi je devrais perdre mon temps avec ces conneries ?
Pourtant tu le fais .
S.C. : C'est par responsabilité envers les kids. Ils veulent m'entendre parler, et si ceci est un moyen de les toucher, alors je dois le faire. C'est ce que j'ai choisi, je ne peux pas refuser, même si je commence à en avoir sérieusement marre de faire des interviews.
Il t’arrive de douter ?
S.C. : Je me demande tout le temps si je suis censé être où je suis. Nous avons tous nos idées qui collectivement forment Slipknot. Mais, parfois, je me réveille et je me demande s'il y a quelqu'un qui m'écoute vraiment moi, si je ne suis pas simplement en train de participer à un cliché de plus, parce que dans ce cas je préférerais être aux côtés de ma famille. Ça me rend malade de penser que vous puissiez avaler tous ces clichés. (Il regarde la photo de Linkin Park en couverture de rock sound 91 ) Ça c'est un cliché, et ça me fait gerber. Ce mec croit quil est méchant parce qu'il s'est fait une crête ? Je dois jouer avec ces connards tout l'été (dans le cadre de l'Ozzfest ). Je les ai rencontrés, ils sont à chier, ils ne sont pas originaux. Ce mec (Chester) n'est même pas un membre originel du groupe, il l'a rejoint trois mois avant qu'ils sortent leur tube. Tout ça c'est bidon, pourquoi je voudrais faire partie de ce business ? J'ai hâte d'avoir ce gars en face de moi pour lui dire ce que je pense de lui et son groupe.
Mais tu acceptes quand même de jouer avec eux .
S.C. : C'est eux qui jouent avec moi, mec. Moi je joue avec Black Sabbath, ils ont inventé le metal, ils n'ont rien à prouver, ils sont les maîtres. (Prenant un ton menaçant ) Quant à Marilyn Manson, on joue avec lui parce que je veux le voir se planter. Il tiendra pas plus de cinq dates. Nous on est tellement à bloc en ce moment, personne ne pourra nous suivre. Tu peux essayer, essayer, essayer, essayer, tu ne seras jamais Slipknot. Linkin Park ? Tout le monde sait qu'ils sont bidon, mais personne ne moufte, c'est tout pour le fric.
Il fait tourner le monde.
S.C. : Pas mon monde ! Mon monde c'est ça : le ciel (il fait très beau ), des arbres verdoyants, de belles femmes (son épouse est assise à côté de lui ), de bons amis. J'en ai marre de faire comme tout le monde, d'aimer ce qu'on me dit d'aimer. Il n'y a rien de vrai dans tout ça, tout est fabriqué.
Tu détestes les clichés du music business, mais tout le mystère entourant le nouvel album, le refus d'en laisser filtrer une note, n'est-ce pas rentrer dans le jeu de ces clichés ?
S.C. : Non. On essaie simplement d'avoir le maximum de contrôle sur cet album. Ce n'est pas à proprement parler un concept-album, mais on y a mis énormément de travail, et je pense qu'on est très en avance sur notre temps. Ce ne serait pas rendre service aux gens que de laisser des fuites se répandre comme une traînée de poudre. On sait que l'album sera sur internet dès sa sortie et je m'en fous, la maison de disques j'en ai rien à péter, on veut juste que tout le monde découvre l'album en même temps. Les kids vous écoutent, s'identifient à vous.
Est-ce que ça vous donne une responsabilité, la nécessité de vous autocensurer ?
S.C. : Absolument. C'est ce que j'essaie d'enseigner le plus, la responsabilité. C'est ce que les gamins n'ont pas de nos jours. Ils apportent des flingues à l'école parce que personne ne leur interdit. Je ne dis à personne de ne pas faire quoi que ce soit, je leur dit au contraire de faire ce qu'ils veulent. Si t'es gay et tu veux être gay, vas-y, c'est ta vie. Si t'es jeune et tu penses avoir trouvé le grand amour, écoute les conseils de tes parents, de tous ceux qui sont là depuis plus longtemps que toi, mais au final, fais ce qui te rend heureux. Sinon dans ce monde pourri tu vas faire ce qu'on veut que tu fasses et tu finiras dans la case qu'on a prévue pour toi. Tu as donc un message de tolérance.
N'est-ce pas en contradiction avec votre image ultra-violente et négative ?
S.C. : Mais pourquoi ce serait moi le méchant ? Pourquoi pas le patron de compagnie pétrolière qui déverse des tonnes d'hydrocarbures dans l'océan ? Personne ne le montre du doigt, lui Il y a un paquet de gens dans le monde qui font bien plus de tort que nous. Moi j'apporte des choses positives aux gens, je les rassemble et leur fais oublier la réalité le temps d'un concert. Quelle que soit leur couleur, ils partagent une vibration, un idéal. Et je peux avoir une influence bénéfique sur leur vie. J'aime bien le terme de tolérance que tu as employé. C'est un bon mot.
Comment comprendre votre slogan « people = shit » alors ?
S.C. : Mais les gens sont de la merde. T'es humain, tu vois cet arbre et tu as envie de l'abattre. Tu vois, tu bouffes, tu chies, on est faits comme ça, mec. On est des parasites. Pourquoi abattre un arbre pour en faire une chaise ? Tu peux pas t'asseoir par terre ? Regarde ce qu'on fait, on épuise toutes nos ressources sans réfléchir. Ce monde ne nous appartient pas, on n'a pas le droit de le détruire. On est des entités dégueulasses, tout ce qu'on voit, on veut le détruire.
Tu vois un remède ?
S.C. : Le remède ? Que tout le monde disparaisse. Il nous faut un bon gros météore pour tout raser. Moi, je serai avec ma famille. Je les prendrai dans mes bras, toutes nos énergies se rassembleront et on partira ensemble. Ce monde est trop pathétique. Ça me fait gerber quand un type déverse son pétrole dans l'océan, pas une fois, mais trente, et personne ne l'en empêche ! Et moi, on me montre du doigt parce que je dis : « fuck this world » ? On oublie les choses vraiment importantes dont on a besoin pour survivre, comme le plancton, le premier élément de la chaîne alimentaire.
Tu te sens mal compris ?
S.C. : Tout le temps. Mais tous ceux qui veulent me crucifier sont des ignorants, des idiots, la plus vile espèce de bétail. J'aimerais bien pouvoir foutre une énorme baffe à tous ceux qui me comprennent de travers. Ça me plairait de commencer une interview en foutant une tarte au journaliste pour être sûr d'avoir son attention. Les fans de Slipknot sont des gens géniaux, mais je veux aller plus loin, contaminer la terre entière, ce type-là (il montre du doigt un touriste qui passe innocemment par là ), tout le monde. La blessure est déjà ouverte, je veux juste montrer aux gens qu'elle fait du bien. Laisse-la s'infecter, mec.
C'est quoi la blessure ?
S.C. : C'est la douleur d'être venu au monde. J'ai pas demandé à être là .
Le suicide est-il une solution alors ?
S.C. : Non, l'échec ne fait pas partie de mon univers. Je vais me battre, y arriver, j'aime ce défi, mais je n'aurais jamais dû être ici. Beaucoup de douleur, mec. Et ça ne fait qu'augmenter avec le succès. Parfois, j'ai pas envie de sortir de chez moi tellement j'ai mal.
Pour terminer sur une note plus légère, peux-tu me parler du remake de "Rollerball" pour lequel vous venez de tourner ?
S.C. : Pour commencer, j'ai adoré le premier "Rollerball". Il est très Slipknot dans l'esprit, complètement déjanté. Le nouveau sera un peu différent bien sûr, mais on est honorés d'en faire partie. On nous a proposés de le faire, et après avoir discuté avec John McTiernan lui-même (le réalisateur du film, également à l'origine de Predator et À la poursuite d'Octobre rouge), l'idée nous a plu. Dans le film, on est le groupe de l'équipe Argent, donc on apparaîtra plusieurs fois. McTiernan est un mec génial, et il adore vraiment Slipknot. Tout cela est sincère.
Dans ces scènes, vous jouez un de vos nouveaux morceaux ?
S.C. : Oui, une chanson qui s'appelle, euh . Enfin, je peux pas vraiment te le dire. C'est un nouveau morceau.
Toujours rebelles malgré le succès, les Slipknot ? Les contradictions inhérentes au groupe n'ont jamais manqué de sauter aux yeux de tout un chacun. Leur haine du music business ne les gêne (heureusement) pas pour se prêter au jeu des interviews, tandis que leur rejet sans appel des clichés de rock stars ne les empêche pas de protéger leurs nouvelles créations d'une très officielle chape de silence digne d'un Tool. Toutefois, et passer une après-midi avec celui dont les idées mènent le groupe est le meilleur moyen pour s'en convaincre, la sincérité et l'authenticité de ses membres (venir de Des Moines est peut-être un moyen d'attirer l'attention, mais c'est aussi et surtout la home town de huit d'entre eux) semblerait ne pas pouvoir faire de doute. Tout en émettant quand même quelques réserves quant au goût plus que douteux de leurs nouveaux brassards, on admettra que dans un univers où l'artificialité est la règle, voilà une certaine bouffée d'air frais. Cette impression sera-t-elle confirmée sur scène ? Chacun en jugera par soi-même.